samedi 28 février 2015

3 hommes dans un bateau (sans parler du chien)

Théâtre Edgar
58, boulevard Edgar Quinet
75014 Paris
Tel : 01 42 79 97 97
Métro : Edgar Quinet / Montparnasse / Gaîté

Adaptation et mise en scène d’Erling Prévost
D’après le roman de Jérôme K. Jérôme
Décor de Claude Pierson
Musiques de Christian Germain et Léonard Hamet
Avec Philippe Lelièvre (Harris), Soren Prévost (Jérôme), Pascal Vincent (George)

L’histoire : Jérôme, Harris et George sont trois amis hypocondriaques et flegmatiques de la City londonienne. Persuadés d’avoir contracté toutes les affections possibles en plus de leur nonchalance, ils finissent par pointer du doigt le mal qui les ronge : le stress de la vie citadine.
N’écoutant que le courage qu’ils n’ont pas, ils décident de tenter une folle aventure : remonter la Tamise en barque ! Après s’être fixés un objectif précis, à savoir ne rien faire, les trois compagnons canotiers remontent le fleuve de Sa Majesté, accompagnés de Montmorency, le fox-terrier de Jérôme, premier témoin des aventures de son ringard de maître. Un voyage ponctué d’eau froide et d’agressions nocturnes, mais qui sera pour eux un moyen de sceller leur amitié et de trouver les vraies réponses à leur question existentielle : « Si l’homme n’avait pas été curieux, jamais on aurait découvert la saucisse de Francfort »…

Mon avis : La loi des séries, quand elle est positive, a vraiment de très bons côtés. En ce moment, sur le plan des divertissements, je vis une embellie. Avec ce qu’on vit actuellement, les salles de spectacle seraient-elles devenues les derniers refuges où l’on oublie l’espace d’une heure et demie tous les tracas du quotidien et les dysfonctionnements de ce monde en folie ? Poser la question, c’est y répondre.
Hier soir, j’ai été littéralement transporté par 3 hommes dans un bateau sans parler du chien. Il y avait d’abord le plaisir de retrouver la charmante salle du Théâtre Edgar, reprise et totalement rénovée par un fou passionné, Luq Hamet, puis la curiosité de voir comment Erling Prévost s’en était tiré avec l’adaptation du roman de Jérôme K. Jérôme paru en France il y a 120 ans. Un exercice des plus ardus tant ce livre est empli de paradoxes terriblement britanniques.
Et bien, n’en déplaise à la perfide Albion, le défi a été plus que remarquablement relevé et l’essai d’Erling Prévost a été parfaitement transformé. En orpailleur du verbe, il a dû en passer des heures à "tamiser" ce texte pour n’en garder que les plus pures pépites.


L’histoire nous transporte à la fin du 19è siècle. Nous sommes en présence de trois individus atypiques, désoeuvrés, dont la seule préoccupation est de se regarder le nombril et ce qui se passe en dessous, à l’intérieur de leurs corps. Plus hypocondriaques qu’eux, tu meurs. Experts en pathologies diverses et variées, ils se complaisent mollement à analyser les symptômes virtuels de leurs maladies imaginaires. Ça va loin…
Pour essayer de s’extraire de leur mélancolie intestine, ils décident de se lancer dans une folle aventure : remonter la Tamise en bateau ! Sitôt dit, pas sitôt fait ; car il faut organiser les préparatifs. Et comme nos trois lascars ont le travers chronique de tout compliquer, l’évaluation de l’intendance s’avère des plus méandreuse. Ils ont en effet l’art de joindre le futile à l’agréable. Ces marchandages sur les marchandises à emporter nous permettent de faire plus ample connaissance avec les profils psychologiques de ces oisifs oiseux. Pour synthétiser, on peut dire que Harris est le mâle dominant du trio. Il est autoritaire à tendance tyrannique et il est passé maître dans l’art de la mauvaise foi. Jérôme, lui, est plus diplomate, plus conciliant, tout en préservant sa part d’égocentrisme. Quant à George, la tête de Turc des précédents, il est un peu plus primaire, moins raffiné, gaffeur et bonne pâte…

Nous, les spectateurs, nous sommes en quelque sorte installés sur une des rives de la Tamise, et on va suivre les péripéties de ces trois ramiers rameurs le long du fleuve. Et il va s’en passer des choses ! Ou plutôt des non-événements qu’ils vont affronter avec leur pusillanimité de fins de race. Bonjour les aventuriers !


Le texte de cette pièce, fidèle à l’esprit de l’auteur, est un bijou de finesse. C’est de l’écume de mots, de la dentelle légère et vaporeuse. C’est l’art de construire une histoire sur rien ; sur la vanité de l’existence de trois paresseux velléitaires. On s’y délecte d’un trésor de belles phrases qui ne veulent strictement rien dire, mais qui sont si joliment tournées. Ce texte est un plaisir de gourmet. Et il est servi par trois virtuoses, trois jongleurs de l’absurde. Leurs échanges sont un pur régal de comédie. Quels comédiens que Philippe Lelièvre, Soren Prévost et Pascal Vincent ! A la limite, on s’en tape complètement de leur aventure, ce à quoi on s’attache c’est la manière dont ils jouent et la façon qu’ils ont de distiller ce texte si loufoque et décalé. C’est de l’esthétisme pur. Comment font-ils pour ne pas rire de la bêtise de leurs situations, des incongruités qu’on leur fait dire, des chansons improbables qu’ils ont à interpréter ? Ah, cet éloge de la tranche de rosbif, sincère et compassé, qui se termine en gospel. Quel moment de cocasserie !
La mise en scène, avec utilisation judicieuse de meubles mouvants, est d’une folle créativité. Elle est au diapason du propos, c’est à dire saugrenue, drôlissime et, ce qui ne gâche rien, raffinée.

3 hommes dans un bateau sans parler du chien est une formidable croisière en Absurdie que l’on passe à contempler trois nonchalants qui passent. Cette pièce déclenche en nous un rire de qualité, ce rire rare qui ne fait que tressauter les épaules et procure un plaisir intérieur qui fait chaud au ventre.
Prenez votre billet pour embarquer au Théâtre Edgar, vous vous y ferez certes mener en bateau, mais ce sera pour votre plus grand bonheur.


Gilbert « Critikator » Jouin

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